Lithographies
et dessins
Brecht EVENS
10.04.26 - 10.05.26
Amphibia
Réfugié espiègle d’une joyeuse usine Gutemberg-steampunk (1) cartographe poète alchimiste coloriste manuscrivain graphiste (à combiner selon votre humeur). Il y a quelque chose d’amphibien chez Brecht Evens : l’artiste est à l’aise dans plusieurs mondes et c’est d’ailleurs ce qui sera présenté à la galerie : quelques dessins originaux (aimablement prêtés par la galerie Martel) que l’on retrouve notamment dans Le Roi Méduse, Panthère, Les Rigoles ou Les Amateurs mais aussi des originaux multiples puisque certaines planches sont d’abord des lithographies, l’occasion aussi pour Camoufleur de présenter le beau travail de l’atelier Michael Woolworth.
« Et quand je voyais qu’un dessin faisait briller ses yeux, j’en faisais des nouvelles versions » (Le Roi Méduse)
La première approche d’un livre se fait par sa couverture - Evens a pour le moment publié neuf albums chez Actes Sud BD — et ici déjà nait comme un sentiment d’ivresse : les yeux cherchent how the hell a-t-il construit cette image ? Facile de dire que les images de Brecht Evens sont fascinantes, c’en est une autre que de tenter d’en saisir le mystère lent de leur fabrication.
Passé la couverture, le récit démarre, et on se fait bousculer par l’inventivité des images du narrateur-artiste qui alterne étonnantes utilisations de perspectives transparentes, disparitions / réapparitions de la case, surgissement de schémas, magnifiques aquarelles, le graphisme et la narration se mettent à bouger, parfois à danser.
Le récit alors se fait fluide comme l’encre de couleur, l’œil lit, puis plonge dans la fabrication de l’image, s’y perd et tente de reprendre le fil de la narration, vague irrésolue. Évitez les raccourcis (que vous ne trouverez jamais), mieux vaut laisser le regard se faire balloter ainsi pendant toute la traversée de l’histoire, guidé par un poisson taxi conduit « par Warren Oates dans Two-Lane Blacktop. » (2)
Le jeu de l’imprévu
Chaque livre est le résultat de plusieurs années de réalisation, on comprend alors que le récit, précis, peut aussi se déplacer sous l’influence du tâtonnement expérimental à l’œuvre dans ses images. L’artiste se plaît à affronter la tension entre difficulté et inattendu. « Je ne voudrais pas travailler avec un matériel avec lequel je pourrais corriger mes erreurs. L’aquarelle me convient car c’est une technique difficile à contrôler, et quand je commence à trop bien la maîtriser il faut que je me sabote à nouveau. » (3)
D’ailleurs sa pratique de l’estampe n’est pas conçue comme un produit dérivé, le côté artisanal y est important, la construction de son image se plie joyeusement aux contraintes des techniques de la lithographie ou de la gravure sur bois. « On n’est pas dans le digital, mais dans le XIXe siècle, l’artisanat. Ce sont les mains qui calent et impriment le jaune sur le bleu, c’est l’œil humain qui doit trouver les repères. Et, comme un jeu d’échecs, il faut prévoir tes coups à l’avance, anticiper le résultat des passages couleurs. En même temps, ça reste un peu sauvage, tu ne peux pas tout maîtriser. De là, vient souvent la beauté. » (4)
En aquarelle ou en estampe, c’est cette beauté sauvage qui s’affirme dans chacune des planches, l’amateur-lecteur y percevra un effet de couleur incandescente voire nabi électrique obtenu par la technique du dessin en réserve ou ressentira dans le dynamitage irradiant des couleurs parfois l’énergie qui animait les fauves de 1905.
Évoluant au milieu d’autres images et d’autres cultures, les images d’Evens sont mouvantes, comme leur récit, telles une « forme de vie » nouvelle, elles s’animent, vivantes dans ou par l’encre.
Amphibien, force des courants, fauve, forme de vie mouvantes … Nous vous conseillons de venir dans ce grand palais imaginaire avec un grand nombre de pièces (Le Roi Méduse) avec une tenue adaptée, la direction décline toute responsabilité.
Sébastien Bruggeman
(1) citation recomposée depuis « Mon repaire » par Brecht Evens / Michael Woolworth, in cat. Le repaire de la Méduse, 2025
(2) entretien Joe Ollmann - Brecht Evens, 2021, in The Comics Journal, www.tcj.com
(3) France Culture, 30 août 2018
(4) Les Inrocks, 18 Juin 2025
courtesy Galerie MARTEL, Paris
courtesy Michael WOOLWORTH, Paris
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la galerie Camoufleur remercie
Michael Woolworth et son atelier pour le prêt des lithographies, la galerie Martel et Rina Zavagli pour le prêt des dessins originaux, ainsi que la librairie Astrocity et plus particulièrement Damien Rameaux pour l’organisation de la rencontre avec Brecht Evens.
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Michael Woolworth
Imprimeur et éditeur, il dirige, selon Brecht Evens, une joyeuse usine Gutemberg-steampunk.
« Lorsque j’a ouvert mon atelier en 1985, j’avais en tête une ambition bien précise et toujours d’actualité : être à la fois éditeur et imprimeur, maître de mes choix éditoriaux, limiter la production à un petit nombre d’exemplaires, et travailler manuellement. Pas de mécanisation, pas de production de masse (…)
Je considère mon atelier comme un laboratoire - ou, plus précisément comme un studio d’enregistrement. Chacun improvise, s’investit, cherchant à livrer la meilleure interprétation possible ou même à inventer un tout nouveau son. C’est ainsi que la magie opère avec Brecht : par le dialogue, l’écoute et l’expérimentation. (…) En un an et demi, non seulement il avait testé la quasi-totalité des techniques proposées par mon atelier - gravure sur bois, lithographie sur plaque ou pierre, eau-forte, mais il les avait souvent combinées de manière inattendue. »
Extraits du catalogue Brecht EVENS, le Repaire de la Méduse, Actes Sud, 2025
Michael Woolworth est américain d’origine, il vit à Paris depuis 1979. Il crée son 1er atelier d’impression exclusivement sur presses manuelles en 1985 sur l’ Île Saint-Louis, qu’il agrandira ensuite à Montparnasse et Malakoff, avant de le poser à partir de 2005 à Bastille.
Depuis ses débuts, il a réalisé près de 80 collaborations (Abdelkader Benchamma, Mirka Lugosi, David Shrigley, Bertrand Lavier, Jim Dine, …). Son atelier est à l’initiative d’événements et d’expositions tout au long de l’année, in situ, dans les galeries, les musées, les librairies et les foires d’art :
exemples récents : Lamarche-Ovize au Musée de la Chasse et de la Nature à Paris, le Repaire de la Méduse au Musée Thomas Henry à Cherbourg ou Jean-Michel Othoniel au Palais des Papes à Avignon.
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Galerie Martel (Paris 10e) / Bruxelles)
La galerie est spécialisée dans le dessin. Elle a été fondée par Rina Zavagli en 2008 qui revendique l’importance de la bande dessinée et souhaite promouvoir ses auteurs comme des artistes à part entière. Anglo-Saxons comme Daniel Clowles, Charles Burns, Art Spiegelman, Chris Ware mais aussi européens : Lorenzo Mattoti, Ludovic Debeurme, Thomas Ott, Joost Swarte entre autres.
« Adepte de l’abolition des frontières entre BD, illustration et peinture » (2), son catalogue propose une ligne à l’esthétique exigeante et éclectique, qui parfois aborde d’autres domaines : les liens se sont tissés aussi avec la musique : la 1ère expo fut consacrée aux collaboration sur Bob Dylan Revisited, et une autre à Raven, un album que Lorenzo Mattoti a produit avec Lou Reed.
La galerie a ouvert récemment une antenne à Bruxelles.
(2) « Galeristes défricheurs » in Le Monde, 10 août 2025
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AstroCity, Lille
Librairie indépendante à Lille, elle a été crée en 1998 par Damien Rameaux et Fred Duflot, assistés aujourd’hui de Marine Creusé. Les fidèles se souviennent encore de leur premier comic-shop Dangereuses Visions (1987-1998).
La librairie est spécialisée dans la bande dessinée du champ « comics », VO et VF, le roman graphique, et peut aussi proposer des œuvres underground ou insolites. Elle réalise très régulièrement des séances de dédicaces.